bienvenue à tous,

Il me revient un vers de Renée Vivien ( ma poétesse favorite ),
« Quelqu’un
Dans l’avenir
Se souviendra
De nous… »
Cette strophe résume aisément le sujet d’ « histoirecenthistoires ».
L’intérêt porté, par nos contemporains, aux vedettes actuelles occulte
bien souvent le souvenir des célébrités d’autrefois.
Tranquillement, peu à peu, le temps et les hommes ont effacé leurs empreintes de nos mémoires.
Retrouver leurs traces, se souvenir d’elles, est la pensée de ce blog.
J’affectionne aller reconnaître les catacombes du passé, où dorment ces héroïnes et ces héros.
J’aime questionner les ruines des lieux où leurs cœurs battirent. Je m’émerveille de voir ces endroits abandonnés, pourtant magiques, se ranimer, au premier accent du rêve, et retrouver tout leur éclat ancien.
Je vous invite à partager avec moi, ces rêves, ces enchantements, par des textes, de la poésie, des images et des récits de voyages.
C’est à une « odyssée » que je vous convie.
Embarquons alors et voguons !
J .D.

mardi 18 octobre 2011

Portugal 1910, la fin d'une monarchie, 3ème partie

Manuel II

A 09.00, toujours sans nouvelles, Batista Junior télégraphie à Sintra : « Mafra « excel. Administrateur- Sintra – sommes tous sans nouvelles de Lisbonne – vous demande d’en obtenir par téléphone et communiquer par ici - lesquels sont attendues avec anxiété - prie pour une possible urgence – Batista Junior »

La reine-mère Maria-Pia a décidé, ce matin, de quitter le palais de la Pena.  Accompagnée de la marquise de Unhao et du comte de Mesquitela, elle rejoint son  petit-fils.

A 10.00, toujours sans nouvelles de Lisbonne, inquiet, Manuel interroge l’administrateur du Conseil, a-t-il des informations ?  celui-ci répond par la négative.
Un peu après, arrive aussi de Sintra, la reine Amelia escortée de la comtesse de Figueiro, Vasco Belmonte, de domestiques et de nombreuses malles.  A présent, la famille royale est réunie au palais de Mafra.

Mafra

Il existe dans le monde des endroits que le destin comble ou déshérite.  Construit par le roi Joao V, le palais de Mafra, appartient à ces endroits défavorisés.  Malgré sa splendeur, il n’a jamais brillé.  Aucun roi ne s’y plut.  Les quatre mille cinq cents fenêtres du palais restèrent toujours closes et ses longs couloirs déserts.  Un palais frappé par la malédiction qui ruina le Portugal.


Mafra

Mafra


Dans la demeure royale, règne, ce 5 octobre 1910, une atmosphère de fin de régime.  Le palais semble n’être plus qu’une immense salle d’attente gouvernée par l’incertitude.  Dans les magnifiques salles dégarnies, des enfants et des chiens courent.  Insouciants, ils jouent.  Quelques ouvriers indifférents circulent transportant des matelas.  Dans les galeries se croisent, suspendus aux événements, dans une dernière promenade mondaine, Tomas de Mello Breyner, médecin de la famille royale, le comte de Mesquitela, grand armurier et grand veneur de la reine mère, le docteur Edouardo Burney, désemparé, le chapeau à la main et le vice-président de la compagnie de tabac.  A voix basse, dans une chambre, la reine-mère s’entretient avec le comte de Sabugosa.  Près d’une fenêtre, telle une statue de pierre, lugubre, le veneur de la reine Amelia, Vasco Cabral da Câmara se tient immobile.  De cette fenêtre, son regard déjà nostalgique, s’oriente vers les champs abandonnés par l’homme, et au couchant, vers la mer que les navigateurs portugais avaient conquise et dominée.  L’automne étreint maintenant, cette partie du monde.


Mafra
                           

Offensif, Martin da Rocha s’offre de conduire le monarque jusqu’à Porto.  Dès la décision prise par Manuel, il partira à l’avant, préparer la route.

A 12.02, enfin des nouvelles de Lisbonne, deux télégrammes arrivent à Mafra.  L’un concerne le commandant militaire : «  commandant militaire – Mafra – communique à votre Excellence que le mouvement révolutionnaire est terminé, la république a été proclamée, suis nommé commandant provisoire de division par le gouvernement provisoire de la république – José de Carvalho, général de brigade », l’autre l’administrateur du Conseil de Mafra : « Administrateur du Conseil de Mafra - placer drapeau républicain et attendre ordres, communiquer à la municipalité et aux bâtiments publiques pour mettre en conformité – gouverneur civil – F. Eusébio Léâo ».

Le télégraphiste José Tomas confie au docteur Tomas de Mello que la république est de facto proclamée à Lisbonne.  Commence alors l’idée d’un départ.

Au palais, personne ne sait encore que les révolutionnaires ont gagné, on attend des nouvelles du yacht royal D.Amelia.  Le bateau a quitté le port de Cascais, un peu après 11.00.  Il doit s’ancrer au large d’Ericeira.  De Mafra, le plus proche accès vers la mer est le petit port de pêche d’Ericeira.  Le village et ses maisons blanches bâties sur des falaises, n’est éloigné que d’une dizaine de kilomètres de la résidence royale.  Depuis quelques années, ce port tranquille a commencé sa transformation.  La mode des bains de mer attire vers lui, les jeunes gens de la bonne société de Lisbonne.  L’affluence de plus en plus grande des familles et des amateurs de baignades, encourage certains à créer des établissements de loisirs dans cette cité. 


Yacht royal, D. Amelia
                      

Il est près de midi, quand le représentant du port d’Ericeira, José Jacob Bensabat, voit le yacht royal jeter l’ancre à quelques encablures de la plage.  Aussitôt, il met à l’eau une embarcation.  Aidé de quatre rameurs, il se dirige vers le bateau.  Quand il accoste le vapeur, l’adjudant d’ordonnance de l’Infant D.Afonso, le capitaine d’artillerie José de Melo saute dans sa barque.  Il lui  demande de le conduire à terre.  Pendant le trajet, Bensabat, sans aucunes nouvelles de la capitale, le télégraphe est coupé et les journaux manquent, s’informe auprès de Melo sur la situation dans la capitale.  L’officier explique qu’à Lisbonne, les révoltés ont pris le pouvoir et, que l’Amelia vient chercher le roi pour le conduire à Porto.  Enchaînant, Melo interroge Bensabat : « Le roi est-il à Ericeira ? ».  Il n’y est pas.  Dans ce cas, il sera à Mafra, estime l’ordonnance de l’infant.  A terre, le capitaine veille à ne pas répéter ce qu’il a raconté à bord de la barque.  Melo déclare seulement que le roi part pour Porto.  On lui propose une voiture pour rejoindre Mafra, il refuse poliment.  La route peut être obstruée.  Pour s’y rendre, un cheval est préférable.  La distance est courte.  José Pizani da Cruz lui prête la monture souhaitée.  La bête sellée, José de Melo l’enfourche et galope à toute bride pour rejoindre la famille royale.  Il a pour mission d’aviser au plus vite Manuel que l’Amelia est à sa disposition.

13.00, sans communications télégraphiques, impossible de savoir à Mafra si le yacht est arrivé.  Au palais, un notable d’Ericeira, proche de la famille royale, Franco Serrao se dit que la meilleure chose à faire est de se rendre sur place, pour savoir.  A peine est-il sorti du palais qu’il tombe nez à nez avec José de Melo, sautant de cheval.
- Que se passe-t-il ? demande Serrao.
- Le yacht royal est arrivé à Ericeira répond l’officier.
Rapidement, à la plus grande joie des hôtes, la nouvelle se répand dans tout le palais. 

13.15, dans une salle, devant une carte ouverte, le roi et les dignitaires présents discutent de l’intérêt d’embarquer ou non.  Le commandant de l’école d’infanterie, consulté par le roi, l’encourage à rester : « Mon opinion est que les reines doivent embarquer et le roi doit rester. ».  Après quelques discussions, la décision ne tarde pas : tout le monde embarque.

D. Maria Pia

Serrao intervient : « Je vais à Ericeira préparer l’embarquement de votre Majesté et des reines. ».  Puis, il se rend auprès de la reine mère et lui annonce les résolutions prises.  Maria-Pia, âgée, lasse, écoute, avec cette majesté dont elle est coutumière, la pénible nouvelle.  Simplement, la vieille dame, les mains tremblantes, demande : «  Est-ce par ordre du gouvernement que nous devons partir ? ».  La question n’a pas sens.  Serrao répond avec une franchise d’homme de mer :  « Votre Altesse, à ce stade il n’y a ni ordre, ni gouvernement ».

Apprenant que l’administrateur du Conseil de Mafra a reçu un télégramme de Lisbonne, le roi lui demande quelle en est le contenu.  L’administrateur assure le roi qu’il s’agit d’un télégramme sans importance.  Mais comme le monarque insiste « de qui est ce télégramme ? », l’administrateur se montre embarrassé « c’est signé par le Dr. Eusebio Léao, gouverneur civil de Lisbonne ».  De plus en plus insistant, Manuel le presse.  Finalement, Batista avoue que la république vient d’être proclamée et qu’il est ordonné à toutes les autorités d’arborer, sur tous les bâtiments publiques le drapeau républicain.  Accusant le coup, Manuel prie l’administrateur de ne pas divulguer la teneur de ce message, celui-ci peut être faux.  L’administrateur s’engage à le garder confidentiel.

Mais aux portes du palais et dans la ville, une grande agitation règne parmi la population.  D’autres personnes ont, entre temps, reçu la confirmation de la nouvelle.  Des télégrammes affichés sur les murs annoncent la proclamation de la république.
Devant cette effervescence, Serrao descend rapidement l’escalier du palais.  Arrivé sur la place, il voit l’administrateur du Conseil entouré d’un groupe de personnes.  Batista, malgré sa promesse, lit le télégramme qui lui demande d’hisser le drapeau révolutionnaire.  Le brave homme, fort ennuyé d’avoir à exécuter cet ordre avant le départ du roi, ne sait que faire.  L’esprit toujours actif, Serrao trouve la solution au problème.  Il va enlever l’administrateur.  Il l’invite à monter dans sa voiture.  Ensemble, ils quittent Mafra pour se rendre à Ericeira.  L’administrateur absent, il l’empêche d’exécuter l’ordre donné par Eusebio Leao.  A toute vitesse, ils parcourent les onze kilomètres qui séparent les deux villes.  Ils atteignent le jeu de boules, place centrale d’Ericeira, où une foule fort nombreuse se trouve  rassemblée. Batista, très populaire parmi la population est accueilli avec joie. Mais, à la vue de Serrao, monarchiste notoire, la fièvre monte d’un cran, une certaine tension apparaît dans la foule.  Il entend des commentaires  grossiers à son sujet.  On le provoque, on le siffle, on crie, autour de lui, « vive la république » et on chante « a Portuguesa », la chanson interdite vingt ans plus tôt qui est devenue l’hymne de la révolution et deviendra l’hymne national du Portugal.

La situation chauffe, Serrao a fait ce qu’il devait faire, préserver le roi de l’outrage de voir flotter le drapeau républicain et éviter à l’administrateur de Mafra des ennuis avec le nouveau pouvoir.  Devant le climat qui lui est hostile, il vaut mieux qu’il s’éclipse au plus tôt.
Natif de la ville, Serrao connaît bien tous ses recoins.  D’un pas vif, il se dirige vers une maison de la place, celle de Turibia Fialho, une veuve.  Il frappe à sa porte.  Turibia ouvre.  Serrao a soif, il désire un verre d’eau.  Elle le prie d’attendre un moment.  Elle rentre, il la suit dans l’habitation.  A l’intérieur, Serrao lui déclare aussitôt : « Je ne veux pas d’eau, ce que je veux, c’est sortir par l’autre porte.  Celle qui s’ouvre sur le côté.  Je dois me sauver de ces gens ». 
Il quitte,de la sorte la place, sain et sauf.

A suivre.


Ericeira, de nos jours
                        

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